Tensions royales autour de la visite en Grèce du prince Charles de Galles

Rapportée par Le Figaro dans un article qui lui a été consacrée le 10 mai dernier, la visite en Grèce du Prince Charles de Galles, a-t-elle été entachée d’une polémique entre les deux maisons royales ?

Selon le quotidien français,  l’héritier de la couronne britannique aurait snobé l’ancien roi Constantin II, étrangement absent du dîner offert par les représentants de la république grecque au duc et à la duchesse de Cornouailles. Or, la presse d’Athènes affirme tout le contraire, n’hésitant pas à écrire que le roi des Hellènes a rencontré très officiellement son royal cousin à l’Ambassade du Royaume-Uni. Retour sur cette royal controversy et un siècle de relations tendues entre le Royaume-Uni et la Grèce.

« En tant qu’héritier, sa visite peut apaiser les tensions d’une famille lésée par la dépossession de l’un des leurs ! » (prof. Kevin Featherstone, LSE)

Pour Charles de Galles, cette visite de trois jours est inédite. Dans les veines du fils de la reine Elizabeth II coule aussi le sang de la Grèce. En effet, son père n’est autre que Philip de Grèce et de Danemark, époux d’une souveraine adulée par ses sujets. C’est la première fois qu’il visite comme représentant de The Queen, ce pays où est né en 1921 son père. Un retour aux sources pour ce digne héritier de Périclès qui lance ici une véritable offensive de charme censée refermer les plaies qui existent, tant politiques que familiales, entre les deux pays. Et c’est peu dire l’antagonisme qui règne entre « le berceau de la démocratie et la perfide Albion », tel que l’expliquait au Guardian le professeur Kevin Featherstone, à la tête de l’Observatoire hellénique de la célèbre London School of Economic : « En tant qu’héritier, sa visite peut apaiser les tensions d’une famille lésée par la dépossession de l’un des leurs ! ».

Lors de la guerre d’indépendance au XIXe siècle, la jeune Grèce en devenir est le jouet des puissances européennes de l’époque qui tentent d’imposer  leur influence protectrice sur les grandes familles phanariotes, indissociables de la vie politique locale. Un parti anglais (Αγγλικό Κóμμα) est même créé afin de contrer les ambitions françaises et russes. Dirigé par le 4 fois premier ministre (entre 1834 et 1854) Aléxandros Mavrokordátos, il va largement contribuer à mettre en place une monarchie parlementaire dans le pays avant de décliner dès 1865 à la mort de son fondateur. Les relations entre les deux pays vont vite être empreintes de miel et de fiel notamment avec les meurtres de ressortissants anglais, parmi lesquels de hauts membres de la noblesse, pris en otages par des bandits. La gestion de la crise sera maladroite et lors des affrontements entre l’armée royale et les brigands, la plupart des otages seront exécutés, occasionnant une vive émotion à Londres où la presse se déchaîne contre le roi Georges Ier, qui vit lui-même ce tragique événement comme une honte nationale. Des journaux qui n’hésiteront pas à rappeler que les grecs eut été mieux inspirés de choisir le prince Alfred de Saxe-Cobourg-Gotha comme souverain. Car après la chute du roi Othon Ier en 1862,  le nom du fils de la reine Victoria avait été alors choisi comme potentiel roi. Mais l’impératrice des Indes y avait mis promptement un veto en dépit de l’appel du Vouli, le parlement grec, à le voir monter sur le trône. Pourtant loin derrière le prince Jérôme Napoléon,  le duc d’Aumale ou encore le prince de Joinville, c’est le prince Guillaume du Danemark, futur Georges, qui devait finalement prendre la couronne d’un pays dont il ne maîtrisa jamais véritablement la langue.

« Alliés durant la seconde guerre mondiale, Winston Churchill n’a jamais perdu les intérêts stratégiques de la couronne vis à vis de la Grèce »

Le premier conflit mondial ne permet pas aux deux pays de retrouver ces forts liens diplomatiques qui les avaient unis au début de l’indépendance. Constantin Ier, alors roi de Grèce depuis 1913, entend réaliser à son profit la « Grande idée », vaste plan d’expansion de son pays pour lequel il ambitionne ni plus ni moins de se faire couronner Empereur dans la basilique de Sainte-Sophie, à Constantinople. Ses accointances familiales avec le Kaiser le rendront suspect de collusion avec le Reich pour les Britanniques et les Français (en dépit de la médiation du prince Roland Bonaparte) qui lui en tiendront rigueur. Le pays se divise, le roi sera contraint à l’exil par deux fois (1917 et 1922). Cependant, la Grèce reste toujours dans le collimateur du Foreign Office. Alliés durant la seconde guerre mondiale, Winston Churchill n’a jamais perdu les intérêts stratégiques de la couronne vis à vis de la Grèce. «England First» selon la formule consacrée. En échange d’un retrait du soutien de Moscou à la résistance communiste grecque (« Armée populaire de libération nationale » ou ELAS), Staline pouvait faire ce qu’il entendait de la Yougoslavie, de la Roumanie et de la Bulgarie. On sacrifiait en décembre 1944 et sans le moindre ménagement trois souverains pour en restaurer un autre que l’invasion nazie en avait chassé de son trône alors qu’il était peu populaire depuis la dictature du général Ioánnis Metaxás (1936-1941). Impliquée dans la guerre entre royalistes et communistes, le pilonnage journalier de la Royal Air Force contribua à restaurer le pouvoir de la maison royale que viendra consacrer un référendum quelque peu controversé.

« Cette méfiance envers les Grecs est même ressentie jusque dans la famille royale des Saxe-Cobourg-Gotha »

Cette méfiance envers les grecs est même ressentie jusque dans la famille royale des Saxe-Cobourg-Gotha que le premier conflit mondial a contraint à angliciser en Windsor. Elle n’est pas la seule. Le prince Louis de Battenberg (1854-1921) a épousé une petite-fille de la reine Victoria. C’est un officier de la Royal Navy hors-pair et un futur Amiral de la flotte britannique. Sous la pression de la famille royale, il accepte de suivre le mouvement et transforme son nom en quelque chose de plus local. Les Mountbatten viennent de naître. Sa fille aînée, Alice (1885-1969) va épouser le prince André (1882-1944), lui-même fils cadet du roi Georges Ier. Un mariage prestigieux, une princesse qui sera l’une des deux seules membres du Gotha européen à recevoir le titre israélien de « Juste parmi les nations ».  C’est un mariage d’amour en dépit de sa surdité de naissance et qui sera béni par la naissance de cinq enfants dont celle du duc d’Édimbourg. Pour Alice, son futur mari est à « l’image de ces dieux grecs » et avec lui, elle va vivre les nombreux tumultes de la vie politique du royaume de Grèce. André de Grèce et de Danemark fut certainement celui qui incarna le plus l’idéal grec, refusant de parler toute autre langue que celle du pays dont il était un prince. Accusé par Londres d’être un agent au service des allemands, André demeure constant dans ses positions. Quoique l’on dise; la Grèce est neutre. Lors du conflit avec la Turquie suivie par la défaite qui fait perdre à son pays la Thrace et Smyrne, il est l’un des huit officiers arrêtés par les militaires qui s’emparent du pouvoir. Il sera le seul à être banni à vie, échappant à la mort grâce à l’intervention express du roi Georges V ; les autres seront promptement exécutés.  Exilés et privés d’argent, ils s’installent à Kensington Palace avant de migrer vers la France, hébergés par la princesse Marie Bonaparte et son mari, l’introverti prince Georges. C’est là que le jeune Philip va grandir, turbulent, alors que le couple princier se désagrège. Il faudra attendre le décès de leur fille Cécile en 1937, dans un étrange accident d’avion qui décapite la famille de Hesse-Darmstadt et qu’une théorie attribue aux nazis, pour qu’ils se réconcilient.

«Constantin II a toujours entretenu de bonnes relations avec Elizabeth II»

La monarchie a été restaurée en 1935, Philip est de plein droit un prince de Grèce qui part faire ses études comme pensionnaire au Surrey. Un an plus tard, il suit le long cortège qui ramène le roi Constantin Ier dans son pays. Une véritable révélation pour ce grand gaillard blond aux yeux bleus pénétrants et qui n’est pas sans attirer l’œil de ces jeunes demoiselles. Une seule déjà a pourtant remarqué ce cousin aux allures de viking. « Lilibeth », la fille du duc d’York semble transie d’amour pour ce prince qui se destine à la Royal Navy. Cette romance dont on ne sait véritablement quand elle a commencé n’est pourtant pas du goût de tous. La reine-mère Mary de Teck a bien du mal à se faire à cette idée et suspecte à raison le jeune homme d’entretenir des ambitions. La Seconde Guerre mondiale n’effacera pas les sentiments des deux amoureux qui entretiennent une correspondance assidue.

Louis Mountbatten (1900-1979) éprouve une certaine affection pour cet athlétique neveu qui accumule quelques flirts retentissants. Le dernier vice-roi des Indes va se battre pour que le roi Georges VI naturalise Philip, première étape vers un mariage qui le contraint également à renoncer à ses droits à la couronne de Grèce et à devenir anglican. Prince consort ou non, la question va agiter le gouvernement anglais face à un Philip qui ne cache pas son intention d’obtenir ce titre porté par le mari de Victoria. Dans les antichambres, la politique a des raisons que l’amour ignore. On se dispute. On accuse le comte  Louis Mountbatten de Birmanie, « un homme à la forte personnalité »,  d’aspirer à une couronne pour sa maison. Le gouvernement tranchera. Philip épousera l’amour de sa vie, sera fait duc d’Édimbourg et obtiendra un prédicat d’altesse royale mais pas le titre qu’on lui prête toujours et dont il rêvait. Mary de Teck, irritée par ce qu’elle considère comme un mariage morganatique, demandera même au premier ministre Winston Churchill de faire voter un décret qui insistera sur le nom d’époux de la future reine Elizabeth II. Ce sera les Windsor-Mountbatten au grand dam de Philip qui le fera savoir.

Charles de Galles a-t-il eu une pensée pour l’histoire de ses grands-parents paternels et de ses parents en débarquant en Grèce le 9 mai ? Possible quand on sait que sa mère n’a jamais visité ce pays qui a par trop renversé ses rois et dont elle éprouve une certaine aversion. La monarchie grecque est tombée en 1974, le roi Constantin II (Κωνσταντίνος Β΄της Ελλάδας) exilé par un putsch orchestré par une bande de colonels aux lunettes noires en 1967. Pour les monarchistes, il est « le Roi ». Pour ses détracteurs dont le parti socialiste (PASOK),  « Monsieur Glücksbourg » ou encore plus de manière méprisante « le Glücksbourg ». Après un exil à Rome, il s’est installé dans le Surrey puis à Hampstead, à Londres. Il ne sera autorisé à revenir que quelques heures pour les funérailles de sa mère, Frederika de Hanovre en 1981 puis prié de repartir immédiatement. Son véritable retour en août 1993 est un triomphe. Des milliers de grecs se presseront pour l’accueillir. Mais ce n’est qu’une décennie plus tard qu’il reviendra définitivement s’installer dans son pays de naissance. Reçu régulièrement à Buckingham Palace, Constantin II a toujours entretenu de bonnes relations avec Elizabeth II (qui a tenu la main du roi lors de son 70e anniversaire à Londres en 2010)  comme avec le prince Charles qui lui a demandé d’être le parrain de son fils, William de Cambridge. En 2012, la rencontre entre le roi et le prince héritier britannique avait été hautement médiatisée. On y voyait les deux couples royaux se prêter au jeu du protocole et autres baisemains dans une certaine ambiance de franche camaraderie.

« C’est comme si on rayait 150 années d’histoire du pays » (Costas Stamatopoulos, historien)

Le dîner offert par le Président Prokópis Pavlópoulos au duc et à la duchesse de Cornouailles a revêtu tout l’apparat de la monarchie au palais présidentiel. Cette ancienne demeure construite en 1868 a été l’ancienne résidence des rois de Grèce, jusqu’à la proclamation  de la IIIe République. Dans cette même salle qui accueille le prince Charles, on y avait célébré « la réception de mariage du prince et futur roi Juan-Carlos d’Espagne et de la princesse Sophie de Grèce, sœur de Constantin II » nous indique Le Figaro. Plus d’une centaine d’invités se sont pressés autour du duc de Cornouailles qui venait juste d’achever une visite à Lyon, présidant la cérémonie du 11 mai organisée au parc de la Tête d’Or. Or, aucun membre de la famille royale de Grèce n’a été invité.  «C’est comme si on rayait 150 années d’histoire du pays. N’oublions pas que la monarchie a régné sur la Grèce de 1832-1924, puis de 1935-1974. Aujourd’hui, elle n’est pas enseignée, et les images des rois apparaissant dans les documentaires des années 20-30, ont été passées à la trappe » déclare très indigné l’historien Costas Stamatopoulos au quotidien français. Un impair qui a blessé les partisans du roi qui croient  y voir ici une énième attitude de rejet de la part d’un gouvernement  issu de la gauche marxiste. Et qui craindrait la figure d’un homme qui reste encore un recours possible, s’exprimant encore dans les médias locaux

Le service du protocole de la présidence a-t-il délibérément ignoré les demandes du prince du Galles à voir son cousin germain à sa table ? La question mérite d’être posée quand on sait que ce même service avait vivement protesté l’année dernière sur la présence d’un des fils de Constantin II à la réception du Congrès de la presse organisée par le New York Times. Le parti Syriza du Premier ministre Tsipras avait alors titré sur «la volonté du président grec de faire revenir les rois dans leur palais» et d’y voir aussi «un plan secret pour le retour de la monarchie» nous rappelle encore Le Figaro.

Constantin II une menace pour le gouvernement de la gauche populiste ? Si son nom avait été évoqué par Bruxelles comme une éventuelle solution à l’aube de la première décennie de ce siècle (2012) et bien qu’actuellement affaibli par la maladie, le roi Constantin II est loin d’être absent de la politique grecque, quitte à devenir une épine dans l’olivier pour tous les gouvernements qui se sont succèdes, ce depuis le début de la crise économique qui a frappé de plein fouet la Grèce.  Le 25 janvier, le roi de Grèce avait d’ailleurs publiquement appelé ses anciens sujets au sursaut national dans le conflit territorial qui oppose toujours son pays à la république macédonienne voisine ; ses déplacements drainant toujours de longs cortèges de monarchistes qui s’empressent de l’embrasser (août 2017). Y compris de la part de ses deux premiers fils. Le diadoque Paul (qui vit dans la capitale britannique) est autant un aficionado de Twitter que son fils aîné Constantin (19 ans) l’est pour Instagram, n’hésitant pas à critiquer le gouvernement actuel ou à publier des éditoriaux vitriolés dans Periscope Post. Son frère Nicolas, photographe reconnu, a même annoncé à diverses reprises son intention de se présenter à une élection non sans avoir quelque peu irrité la classe politique.

«La Grèce est dans mon sang […], j’éprouve  une fascination de longue date pour la culture et l’histoire ancienne de ce pays» (Charles, prince de Galles)

Entre deux sirtakis en Crête et une visite d’une base navale ou au Mont Athos, un compromis a été finalement été trouvé entre le gouvernement grec et Londres selon le journal Greek reporter. C’est en toute discrétion que Charles a reçu Constantin, durant une heure, à l’ambassade du Royaume-Uni. Accompagné de son épouse Anne-Marie du Danemark, de deux de ses fils, le roi a pu enfin rencontrer le prince de Galles. Rien n’a filtré cependant (y compris sur le site de la maison royale)  de cette rencontre à laquelle aurait participé également le prince Alexandre de Serbie, des membres du parti d’opposition de droite Nouvelle démocratie et des officiers militaires de haut-rangs. De quoi faire assurément grincer des dents Syriza alors que s’achevait cette véritable visite d’état de l’héritier au trône d’Angleterre. A la veille du Brexit, Londres surveille toujours indubitablement son pré-carré européen.

« La Grèce est dans mon sang […], j’éprouve  une fascination de longue date pour la culture et l’histoire ancienne de ce pays » a déclaré peu avant son départ le prince Charles au quotidien grec Kathimerini. « Les rois de Grèce reviennent toujours » avait dit de son vivant, telle une prophétie, la reine Frederika de Hanovre. Les plus anglais de sa maison royale aussi ! Honni soit qui mal y pense !

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