Les Russes blancs : voyage à travers le temps et l’histoire !

Article publié initialement par Frédéric de Natal le 27 mars 2017 sur le webzine Vexilla Galliae.


Le 15 mars 1917, après plus de trois cents ans de règne ininterrompu, le régime impérial des Romanov vit ses dernières heures. Le Tsar Nicolas II abdique en faveur de son frère Michel Alexandrovitch qui n’occupera que quelques heures le trône d’un pays en pleine tourmente révolutionnaire. L’ordre ne règne plus à Petrograd, la capitale impériale fondée par Pierre Ier, et dont le nom de Saint-Petersbourg a été russifié à la hâte en pleine guerre mondiale. Les manifestants envahissent et pillent les palais de l’aristocratie, les régiments se rallient peu à peu au nouvel ordre qui émerge des cendres de la monarchie. La famille impériale monte dans le train de l’exil qui va inexorablement la conduire vers une mort certaine tandis que la Russie plonge doucement vers les méandres de la guerre civile entre « Rouges communistes » et « Blancs tsaristes ». Avec la défaite de ces derniers, ce sont des millions de Russes qui prennent le chemin de l’exode, avec un bout de terre de la mère-patrie dans leurs poches.

Sur la route vers l’inconnu, sur terre comme sur mer, ponctuée de drames, d’actions courageuses ou de lâchetés, paysans, bourgeois, anciens députés de la Douma, intellectuels, mencheviks, sociaux-démocrates ou révolutionnaires se mêlent aux grands noms de l’armorial russe. Tous fuient cette révolution qui va porter le leader bolchévique Illitch Oulianov Lénine au pouvoir. Pour un bon nombre de ces exilés, soit environ 400 000 d’entre eux, le choix de s’installer dans la République française sonne comme une évidence. Alliée durant la Première Guerre mondiale, elle s’est engagée au côté des tsaristes durant la guerre civile et nul n’avait oublié que l’empire défunt avait signé un traité d’amitié avec la France en 1892. Paris n’était cependant pas prête à accueillir ce flot déversant d’exilés pas plus que la Côte d’Azur de réchauffer le cœur de ces gens venus du froid, dont on connaissait finalement que peu de choses. Les presses française et anglophone les surnomment de manière péjorative, « Russes blancs » (Белые). Les intéressés préfèrent quant à eux et de loin le terme « Russes au-delà des frontières ». Les 2 à 5 millions de russes qui émigrent vont bientôt se répartir sur les cinq continents et trouver leur salut de façon variée. Ouvriers chez Renault, dans les usines de métallurgie comme briseurs de grèves, colons dans les protectorats du Maroc et de Tunisie, ou dans le département d’Algérie française, brodeuses ou mannequins dans les grands noms de la couture française, soldats dans la Légion étrangère, techniciens dans les mines de charbon en Wallonie, exploitants en Amérique du Sud, ingénieurs dans la région des Grands-Lacs, en Afrique, négociants en Mandchourie où ils contribueront bientôt à aider les Japonais dans leur conquête de la Chine ou encore chauffeurs de taxis à New-York. Cette dernière image caricaturale va contribuer à renforcer l’état d’exil et de déchéance de ces anciens résistants au régime communiste.

Les exilés apprennent les nouvelles de l’évolution de la situation révolutionnaire au fur et à mesure que la presse française les distille. L’exécution de la famille impériale, bien peu y croient durant l’été 1918. On est encore persuadé que la victoire est proche au début des premières vagues d’émigration. On dit d’eux qu’ils « vivent sur leurs valises » tant ils pensaient que cette situation ne serait que provisoire. Les victoires rapides de l’armée blanche qui se sont succédées au début de la guerre civile laissent bientôt place aux défaites. Pire, les Alliés finissent par abandonner les forces armées de l’Amiral-régent Alexandre Koltchak (1874-1920) ; la France s’occupe d’évacuer plus de 100 000 militaires russes sur 126 navires, depuis la Crimée. Dans les différentes villes d’accueil, les russes blancs recréent autour d’eux des « mini-Russie » afin de préserver l’ordre traditionnel défunt. La Cathédrale Saint-Alexandre Nevski de Paris devient le lieu de rassemblement de cette diaspora qui ne désespère pas de revenir dans son pays. La capitale française la dote de nouvelles églises orthodoxes, avec six paroisses recensées au début des années 1930. La foi orthodoxe est le ciment de l’espoir de la diaspora russe qui se passionne et se divise pour l’affaire Anastasia. Cette jeune fille est-elle la Grande-duchesse, survivante improbable du massacre de juillet 1918 à Iekaterinbourg ? Les spéculations vont bon train et dans une forme de mysticisme propre à l’âme russe, on se presse pour voir cette jeune femme, toucher ses mains comme si elle était une relique d’un passé que chacun souhaiterait conserver chez lui, en mémoire de la famille impériale.

« Les exilés apprennent les nouvelles de l’évolution de la situation révolutionnaire au fur et à mesure que la presse française les distille. L’exécution de la famille impériale, bien peu y croient durant l’été 1918 »

Foyers, orphelinats, écoles, les Russes deviennent rapidement une communauté à part entière au sein de la République française qui a eu tôt fait de mettre fin au vide juridique les concernant. C’est une pépinière de talents qui émergera de cette diaspora qui prend la nationalité française et contribue à développer sa culture. Un foisonnement que l’on retrouvera dans tous les secteurs artistiques. Qui n’a pas admiré les peintures de Marc Chagall, siffloter les chansons de Serge Gainsbourg ou de Michel Polnareff, lu les ouvrages des académiciens Henri Troyat et Hélène Carrère d’Encausse, frissonné avec le vulcanologue Haroun Tazief, rêvé de futur spatial avec les frères Bogdanoff, suivi le journal télévisé du présentateur Yves Mourousi etc. Et bien d’autres encore.

L’auto-proclamation « d’Empereur de toutes les Russies » par le Grand-duc Kirill Vladimiorvitch (1876-1938), depuis sa maison de Saint-Briac en 1924, ne fait pas l’unanimité parmi la diaspora. Chez les Tsaristes, on se souvient du prince, qui avant même l’abdication de Nicolas II, s’était précipité à la Douma avec son régiment, une cocarde rouge décorant sa casquette officielle. Le grand-duc avait bien tenté de s’en expliquer dans une lettre du 22 avril 1921 au comte Alexis Bobrinskoï mais les apatrides se méfiaient de ce prince qui avait défrayé la chronique du temps de la splendeur des Romanov en épousant une princesse divorcée sans le consentement du Tsar. L’ancien Généralissime et oncle du Tsar, le Grand-duc Nicolas Nicolaïevitch, conservait encore toute son autorité sur les exilés et se considérait comme le seul héritier au trône. D’ailleurs, lui-même s’était proclamé « Protecteur du trône impérial » depuis son château de Coigny, créé son propre mouvement politique (Au nom de la Foi, du Tsar et de la Patrie) puis s’était proclamé chef suprême de l’Union Générale des Combattants Russes (ROVS). Une organisation mise en place par le Général Piotr Nikolaïevitch Wrangel, réfugié en Yougoslavie et qui comptera 40 000 membres. Chaque faction règle ses comptes dans les rues parisiennes au grand dam de la police.

La reconnaissance de l’Union Soviétique par la France en 1924 est un coup de tonnerre dans le microcosme des exilés. L’espoir d’un retour rapide s’éloigne.

Solder les comptes

Dans l’ombre, une lutte s’engage entre bolchéviques et tsaristes. La capitale française fourmille d’espions du Guépéou, la police secrète ancêtre du futur KGB. Il s’agit pour les communistes d’éliminer la contre-révolution blanche. On enlève en plein jour les généraux Koutiépov (président de l’Union depuis 1928) et Evguéni Miller (en 1930 et 1937). Wrangel, lui-même meurt mystérieusement en 1928, certainement empoisonné. Le mouvement des Mladorossis, qui a établi un programme, sorte de synthèse entre bolchévisme et monarchisme est torpillé de l’intérieur par un parti communiste qui en tire les ficelles. Lors de la Seconde Guerre mondiale, le chancelier Hitler offre involontairement l’occasion aux Russes blancs de prendre leur revanche. Mais l’idéologie nazie divise. Certains s’engagent dans la voie dans la Résistance, d’autres comme le général Andreï Vlassov (1900-1946) prend la tête de l’Armée de Libération Nationale Russe et participe à l’opération Barbarossa comme supplétif de la Wehrmacht. Même le Grand-duc Kirill est séduit par les sirènes d’un hypothétique trône que lui vendent les envoyés d’Hitler et financera un temps les activités du parti russe pro-nazi de Berlin. Ce vent d’est libérateur n’est finalement qu’une brise légère qui se fracasse contre le rouleur-compresseur stalinien. Les promesses du régime communiste accompagnées d’un pardon devaient se terminer devant des pelotons d’exécutions de masse.

« Devenu à son tour maître du Kremlin en 1999, Vladimir Poutine n’a cessé d’envoyer des messages de réconciliation aux descendants de ces Russes blancs »

L’Europe se partage en deux camps idéologiques au lendemain de 1945. Les Russes blancs bénéficient d’une antenne de radio en Allemagne de l’Ouest. Livres édités, tracts, journaux sont envoyés clandestinement en URSS pour dénoncer la dictature du Soviet suprême. Le leadership est multiple (comme avec le journaliste de l’Agence France Presse Arcady Stolypine (1903-1990), fils du ministre de Nicolas II) et le KGB en alerte. Dans les années 1960-1970, on arrête et on envoie au goulag des étudiants monarchistes de l’organisation VSKhSON qui se sont (illégalement) regroupés au sein de l’Université de Léningrad.  La chute tant attendue du communisme se produit finalement entre 1990 et 1991. La ROVS comme la seconde et troisième génération de Russes blancs saluent la fin du régime soviétique mais dénoncent le démembrement de leur pays. Le gouvernement de Boris Eltsine donne des timides signes de volonté de restauration du régime impérial, le Grand-duc Vladimir III Romanov, fils de Kirill né sur le chemin de l’exil en 1917, fait un retour triomphal dans l’ancienne capitale rebaptisée de son nom d’origine. Les premiers mouvements monarchistes se forment et l’ancienne aristocratie tente de récupérer ses palais délabrés par les vicissitudes du temps.

Devenu à son tour maître du Kremlin en 1999, Vladimir Poutine n’a cessé d’envoyer des messages de réconciliation aux descendants de ces Russes blancs. En octobre 2003, il ordonne que soit remise sur pied la statue déboulonnée d’Alexandre III à Ikoutsk, autorise l’inauguration de statues à l’effigie de Nicolas II et de sa famille, fait ériger une fresque à la gloire des combattants de la guerre civile dans la gare de Iekaterinbourg ou encore rend un hommage appuyé en 2004 à l’Amiral-régent Koltchak. En septembre 2006, c’est le corps de la Tsarine Maria Feodovrona, mère de Nicolas II, qui est rapatrié du Danemark et qui reçoit des funérailles nationales. Avant elle, celui de l’ancien général Anton Denikine mort aux États-Unis est accueilli par une haie d’honneur sur l’aéroport en 2005. Le président russe multiplie les gestes de bienveillance envers ces Russes qui vivent à l’ouest de Moscou et qui représentent un soutien non négligeable à son pouvoir. Lors du déclenchement de la guerre de Crimée, le prince et la princesse Dimitri et Tamara Schahovskoy font signer une pétition qui approuve la politique interventionniste de Poutine et qui résume l’attachement sincère des Russes à leur pays et leur histoire : « Malgré leur rejet total de l’Union soviétique, nos parents et grands-parents ont été bouleversés par les souffrances du peuple russe lors de la Deuxième Guerre mondiale. À notre tour, nous refusons l’indifférence et le silence – devant l’extermination programmée des populations du Donbass, la russophobie délirante, l’hypocrisie de procédés totalement contraires aux intérêts d’une Europe qui nous est chère ». Et de retrouver parmi les milices russes de Crimée, quelques descendants de ces Russes blancs venus prendre leur revanche sur l’histoire dans une région qui réclame aujourd’hui aux Romanov de venir s’installer dans la mère-patrie.

Désormais réhabilité par un gouvernement qui s’évertue à marier le double héritage de la « grandeur soviétique et du tsarisme », entre nostalgie et repentance, la Russie, nous indiquait Le Figaro en 2008, a définitivement « renoué avec son passé après des années d’oubli volontaire ».


Photo originale : Aurélien D. / Arrangements FDN

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