La Monarchie marocaine : derrière l’archaïsme apparent, un atout politique majeur

Par Pierre-Henri Paulet.

Le chercheur en science politique Omar Saghi a publié en 2016 aux éditions La Croisée des Chemins (Casablanca) un essai consacré aux spécificités de la monarchie marocaine. Il y analyse avec brio les raisons et les justifications d’un régime politique atypique dans la région. L’ouvrage sera distribué en France cet été.

Saghi - Comprendre la monarchie marocaineLes lecteurs assidus de L’Obs auront certainement remarqué la signature d’Omar Saghi, jeune et brillant politiste, spécialiste du monde arabe. Dans son dernier ouvrage Comprendre la monarchie marocaine[1], il va bien au-delà de l’étude érudite axée sur l’histoire, les cultures, l’économie et l’administration du Maroc ; il se livre à une réflexion sur le pouvoir, la souveraineté et la légitimité. À partir de l’exemple de la monarchie chérifienne, Saghi interroge la congruence entre les caractéristiques de notre époque et les atouts potentiels d’une monarchie. Cette dernière peut répondre aux besoins d’une politique au long cours dans des domaines comme la protection de l’environnement. D’une institution historique légitime et quasi-patrimoniale qui annihile les tentations identitaires. D’une autorité capable, par sa neutralité, de gérer les situations de crise sans craindre la confiscation du pouvoir. Et enfin, dans le cas spécifique du Maroc, d’un mécénat qui vient pallier les faiblesses de l’État-providence.

L’administration républicaine dans l’État monarchique

À l’instar du Royaume-Uni sur le continent européen, le Maroc demeure une monarchie sacrale, obsolescence apparente qui fait en réalité sa force. Ce particularisme doit beaucoup à la vision du Résident général Lyautey (1854-1934), royaliste avoué au service de la République coloniale. Lyautey et les cadres de l’armée établis dans le Protectorat se sont offerts par procuration la monarchie que la France avait abolie, sans pour autant négliger leur mission de colon. Il en a résulté la construction d’un appareil d’État moderne, efficace, une administration que l’auteur qualifie à juste titre de « républicaine ». Mais le sultan est bien maintenu à la tête du pays et Lyautey, l’antimoderne, prend soin de préserver l’institution dans sa double essence, politique et métaphysique.

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Lyautey  (au centre) en compagnie du sultan Moulay Youssef (à gauche)

La symbolique des deux trônes illustre à Rabat la coexistence du « Roi » transcendant, qui porte la continuité de l’État et son enracinement historique, et du « roi » incarné, titulaire mortel de la charge. Omar Saghi justifie la présence des deux sièges du souverain lors des cérémonies, le plus grand d’entre eux, celui du Roi, restant vide[2] puisqu’il ne sert qu’à témoigner de la permanence de la monarchie comme tradition légitimatrice et indépassable.

Le roi du Maroc, chef politique, prend place au sommet du gouvernement temporel. Cependant, dans la courte histoire du Royaume, son poids politique dans la société a fluctué au gré de la stratégie déployée par les titulaires successifs de la fonction. C’est hélas sur le rôle constitutionnel du souverain que le lecteur trouvera une limite à l’analyse proposée. La question de la répartition des pouvoirs politiques reste largement implicite. Les prérogatives concrètes du roi du Maroc, passées ou actuelles, ne sont pas abordées par l’auteur qui, par exemple, évoque à peine la réforme constitutionnelle de 2011. Sur ce point, l’essai d’Omar Saghi pourra être utilement complété par la lecture de l’ouvrage collectif L’exception Marocaine publié en 2013[3]. En revanche, l’auteur insiste sur le rôle hautement symbolique d’un roi qui structure le pays par sa seule présence. « Le roi ne crée pas son rôle, l’improvise très peu, et s’éloigne aussi peu que possible d’un texte qui l’habite et l’enveloppe. Il existe un indice, discret et imposant à la fois, qui souligne bien l’aspect théâtral du statut du roi opposé à celui d’un président élu ou d’un militaire putschiste. Lors de son couronnement, le roi prend un nom de règne. Il se détache en quelque sorte de son ancien moi pour devenir le représentant du Roi sur terre. » [p. 132]

Un Chef de communauté pour le Maroc contemporain

Dans le Maroc indépendant de 1957, il appartenait à Mohammed V, le sultan devenu roi, d’assurer la pérennité de l’institution qu’il incarnait. Le défi s’avérait de taille, une fois admis que le Maroc était en retard d’une révolution. Omar Saghi rappelle en effet que le monde arabe avait connu dès les années 1920 les révolutions bourgeoises contre le colon et, à partir des années 1950, les révolutions nationalistes. Le règne de Mohammed V accomplit tardivement la première révolution : le prince a su dépasser son entourage curial et partager le gouvernement avec l’Istiqlal, le parti indépendantiste bourgeois. Habile politique, son fils et successeur Hassan II fit le pari d’enfiler le costume du Roi-président pour épouser les aspirations populaires de son époque. Élégant mais accessible, citoyen mais autoritaire, Hassan II voulut être à la fois un sultan et un Nasser, un roi et un Kennedy. Il y parvint, non sans troubler l’image monarchique par son implication politique (référendums plébiscitaires et mise en scène de sa participation aux scrutins). Enfin, moins longuement évoqué, le début du règne de Mohammed VI semble permettre à l’institution de retrouver son rôle arbitral et surélevé, en accord avec les principes de la royauté.

Maroc Hassan II

Portrait du roi Hassan II

L’évolution des structures traditionnelles de la société rend la monarchie moins compréhensible aujourd’hui : « Les opposants la confondent avec la tyrannie, les opportunistes avec le choix du moment, les indifférents avec la coutume. »  [p.9] Un tel archaïsme peut-il encore faire la force de ce Royaume aux portes du Sahara ? Le jeune politiste le croit et en apporte dans les deuxième et troisième parties de son étude une démonstration éclatante.

Le roi du Maroc est le Commandeur des croyants, comme l’était jadis le sultan chérifien dont il est l’héritier et le continuateur. Il reste donc un repère, un chef de communauté assimilable à ce père de famille auquel peuvent encore se référer des individus que les nécessités économiques déracinent. Le Maroc du XXIe siècle continuera de combiner utilement réalité contemporaine et tradition profonde : celle de l’État-nation que traduisent la royauté et les frontières du pays ; celle de l’empire chérifien perpétuée par l’autorité spirituelle du monarque. Pour Omar Saghi, la survivance impériale n’est en rien une menace de nos jours : l’État marocain ne reviendra pas à ses confins historiques[4]. En revanche, ce legs peut devenir une carte indispensable dans le jeu diplomatique de la région. L’auteur dessine les contours d’un commonwealth chérifien sous l’autorité du roi-sultan. Une telle communauté renforcerait les liens entre le royaume actuel et les peuples occupant ses territoires d’influence historique (Mauritanie, Sénégal…) par le biais d’un simple pouvoir de soft law complémentaire des relations interétatiques usuelles.

En plus de demeurer l’élément-liant entre l’État et la Nation, le Trône marocain aurait ainsi un nouveau rôle à jouer : celui de fédérateur d’un pays polycentrique et d’une région d’Afrique dont la mémoire des peuples garde la trace des affinités nouées avec l’ancien sultanat.


[1]Omar Saghi, Comprendre la monarchie marocaine, Casablanca, éd. La Croisée des Chemins, 2016, 209 pages. Sortie en France prévue le 1er juillet 2017.
[2]Il existe une exception fondamentale à cette règle : lorsque le nouveau souverain est intronisé, il prend place sur le « grand » trône du Roi. C’est l’instant précis où l’esprit royal fusionne avec le corps incarné du roi.
[3]Charles Saint-Prot et Frédéric Rouvillois (dir.), L’Exception marocaine, Paris, éd. Ellipses, 2013, 282 pages. Voir en particulier – dans la seconde partie sur les Institutions – la communication de Christophe Boutin, « Le Roi », pp. 71-86.
[4] Hassan II avait exprimé par des moyens impériaux la revendication d’une partie du Sahara occidental (« Marche Verte » de 1975). Cette extension de la souveraineté touche cependant un territoire sans État dont la situation juridique est complexe.

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