Thomas d’Aquin et l’office du roi

Par Pierre-Henri Paulet.

La Librairie Vrin vient de publier une nouvelle traduction de l’opuscule de Thomas d’Aquin (1224-1274) La Royauté, traité dédié au roi de Chypre mais resté inachevé. Le dominicain y étudie le caractère et les missions d’un roi vertueux, suivant de près la pensée antique et l’enseignement biblique.

Œuvre tardive de Thomas, contemporaine de son immense Somme Théologique, le court texte La Royauté (1) méritait une réédition de qualité. Vrin nous l’offre, accompagné du texte original latin et d’une riche introduction de Delphine Carron et de Véronique Decaix (2), également chargées de la traduction. N’y figure que le texte rédigé par Thomas sans les chapitres additionnels que l’on doit à son disciple Ptolémée de Lucques. L’édition reprend donc le livre I et ses douze chapitres et les huit premiers chapitres du livre II, interrompu vraisemblablement par la mort du théologien. La royauté tient à la fois du traité politique et du manuel pédagogique. Écrit pour le roi de Chypre – Delphine Carron privilégie pour destinataire Hugues III de Lusignan – il rejoint donc la tradition des fameux « miroirs des princes » que des sages offraient aux monarques médiévaux pour les guider dans leur apostolat. Thomas d’Aquin est moins initiateur que continuateur. Modestement, dès le prologue qui précède le premier livre, il admet puiser abondamment l’essence de sa pensée politique dans les Écritures, la philosophie antique et l’expérience des princes.

Conditions de la royauté comme meilleure forme de gouvernement

Dans le sillage d’Aristote, son lointain maître, Thomas reprend et adapte la typologie des régimes politiques en consacrant la royauté comme meilleure forme de gouvernement pour peu qu’elle soit exercée dans les règles de l’art. La corruption du gouvernement d’un seul est en revanche le pire des gouvernements (L. I, ch. 3), et c’est bien en cela que la royauté est crainte ou haïe, comme elle le fut chez les Romains. Ainsi lit-on sous la plume de Thomas la nécessité de précautions pour choisir le roi et de contre-pouvoirs pour s’épargner la tyrannie. Faut-il aller jusqu’au tyrannicide comme il en fut dans la Bible du roi Moab Eglôn tué par Ehud ? Thomas ne le pense pas, en raison du danger de provoquer la mort d’un bon roi par la colère des plus impies. L’initiative privée doit donc être bannie. Thomas s’affirme ici en précurseur des Monarchomaques du XVIe siècle : la punition par les moyens publics est privilégiée (destitution, éloignement, dépossession), avant de s’en remettre à la mansuétude divine en dernier lieu (L. I, chap. 6).

stthomas2La tempérance et l’attachement au bien commun sont les qualités sans lesquelles un monarque n’est pas roi mais tyran. C’est en cela que Thomas donne à sa définition du « roi » une importante dimension qualitative ; le roi est « celui qui dirige seul la multitude d’une cité ou d’une province en vue du bien commun » (L. I, ch. 1). L’abondance, la science et la recherche contribuent au bien commun. Mais le grand œuvre du gouvernement doit être de trouver l’unité dans la paix. Thomas déduit de l’unité du gouvernement (le roi) l’unité de la collectivité, alors qu’au contraire le risque de dissensions dans le gouvernement collectif est naturellement plus important. (L. I, ch. 2).

Pour servir ce qui serait désigné comme « l’intérêt général » dans la terminologie politique moderne, il faut être vertueux. Une grande partie de la réflexion philosophique de Thomas porte justement sur la vertu et ses marques. Le roi se montre bon – ce qui est une tautologie d’ailleurs, si l’on applique le raisonnement de Thomas – s’il gouverne selon les principes de la nature, comme la raison divine gouverne le monde et la raison individuelle les membres du corps humain. Le balisage de la mission royale repose ainsi sur l’analogie. Mais vers quoi le roi doit-il tendre ? Pour le philosophe dominicain, nulle satisfaction terrestre ne doit être la fin véritable du gouvernement (L. I, ch. 8). La recherche des biens, de la richesse et de la gloire en soi offre des satisfactions passagères, vicieuses. Seule compte la jouissance obtenue auprès de Dieu. Par son règne vertueux, le prince entrera en grâce aux yeux de Dieu et connaîtra en cela la gloire dans le cœur des hommes.

Thomas distingue clairement ce qui relève du temporel – le gouvernement de la multitude, ce qui échoit au roi – et du spirituel – la direction du monde par le divin. Mais les prêtres et en premier lieu le pape, représentant de Dieu sur Terre, ne sauraient être inféodés au pouvoir politique comme il en était dans la tradition païenne. Les rois chrétiens sont maîtres des communautés humaines qu’ils dirigent mais ne le sont que dans le respect des Écritures et dans la soumission aux prêtres. Ainsi, l’identification de deux sphères de pouvoir n’implique pas l’indépendance de l’une vis-à-vis de l’autre (L. II, ch. 3).

Roi conservateur et roi bâtisseur

Le second livre de La Royauté, abandonné par Thomas d’Aquin, est consacré à la charge (« l’office ») du roi. Ce dernier doit gouverner, c’est-à-dire « conduire de manière appropriée ce qui est gouverné vers la fin qui lui est dû » (L. II, ch. 3). Gouverner pour le roi va être essentiellement « instaurer la vie bonne », préserver et améliorer le royaume dont il hérite. Il lui appartiendra plus rarement d’en fonder un nouveau. C’est pourtant cet aspect-là de l’office royal qu’a pu développer Thomas en prodiguant des conseils de bon sens d’ailleurs non dénués d’actualité. La fondation d’une cité ou d’un royaume au nom du souverain était, en ces temps-là, l’assurance de perpétuer son nom, encore qu’il fallût choisir le lieu adéquat. Thomas précise : il convient à un royaume un climat tempéré, un sol fertile, un air salubre, une eau potable (L. II, ch. 5-7). Le plus intéressant concerne la mise en garde que fait Thomas sur la pratique du commerce. Favorable à l’autosuffisance du royaume, il attire l’attention sur les avantages de l’abondance pour la collectivité. Le commerce n’est pas proscrit par l’éthique thomiste : il est utile pour écouler les productions trop abondantes qui seraient perdues et approvisionner la communauté en biens impossibles à produire dans le royaume. Toutefois, le commerce est cause de perturbations graves : il amollit les hommes et les détourne de l’exercice militaire (le Code de Justinien interdisait d’ailleurs le commerce aux soldats), rend dépendant du monde extérieur et donc tributaire du bon fonctionnement des voies de communication, crée des attroupements intra muros et favorise donc les discordes entre habitants de la cité. À côté des problèmes de sécurité au sens large (sécurité militaire, sauvegarde de la paix dans la cité, sécurité matérielle des habitants), le commerce affecte les mœurs de deux manières. Selon Thomas, il est à l’origine du goût du lucre, de la recherche de l’accumulation de richesses, de la poursuite d’intérêt privés aux dépens de l’intérêt général. La deuxième critique est d’ordre culturel : le contact régulier avec les commerçants étrangers introduit de nouvelles coutumes qui déstabilisent le royaume (L. II, ch. 7). Thomas, qui voyagea surtout en France et en terre italienne, apparaît donc comme un partisan de royaumes paisibles et tournés vers le bien-être de l’homme mais résolument autarciques.

Parce que l’homme est un animal grégaire – ou politique, suivant Aristote – il trouve son intérêt à vivre en communauté. Depuis l’antiquité, la philosophie a cherché à identifier la forme d’organisation qui conviendrait le mieux à la multitude. Thomas d’Aquin a apporté sa pierre à l’édifice par son œuvre dense. La Royauté est un condensé de son approche à la fois pieuse, érudite et pragmatique de la gestion de la vie publique. Le rapport du souverain au religieux est aujourd’hui daté, tout du moins dans la culture politique européenne. Mais depuis huit siècles et demi, la recherche du bien commun par l’action vertueuse est bien resté le point de mire de tout gouvernement.


Notes :
(1) De la Royauté, au Roi de Chypre (De Regno ad Regnem Cypri), vers 1270. Édition de référence : Thomas d’Aquin, La Royauté, Paris, Vrin, coll. « Philosophies médiévales », 2017, 295 pages.
(2) Delphine Carron est docteur en histoire de la philosophie et chercheuse à l’Université de Zurich. Véronique Decaix est maître de conférences en philosophie à l’Université Panthéon-Sorbonne (Paris I).

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